La gardienne de la maison…,

qui ne lui appartenait pas

par Laure Werlé

 

constellation familiale ma place dans la famille
maison 2

Il était une fois une grande maison au bord de la mer.

Elle avait vu passer des étés, des disputes, des naissances, des silences, des repas trop longs, des enfants devenus adultes, et des adultes qui, parfois, redevenaient enfants dès qu’ils en franchissaient le seuil.

Cette maison appartenait aux anciens.

Mais, avec les années, l’une des filles s’était mise à marcher dans ses pièces comme si elle en était devenu la gardienne.

Elle vérifiait les meubles.
Elle comptait les assiettes.
Elle remarquait les absences.
Elle surveillait les traces laissées par les autres.

Quand une ampoule était cassée, elle se redressait.
Quand un bol manquait, elle grondait.
Quand les choses n’étaient pas à leur place, elle sentait monter en elle une colère ancienne.

Elle disait en grognant :

– Il faut bien que quelqu’un protège cette maison !

Et peut-être, au fond, disait-elle vrai…

Seulement voilà : personne ne lui avait donné cette charge.

maison 2 bis
maison 3

Un jour, alors qu’elle faisait le tour des pièces, elle rencontra un vieil homme assise près de la fenêtre. Il semblait avoir toujours été là, comme s’il connaissait le lieu avant même la maison y prenne place.

Le vieux lui demanda :
– Que fais-tu ?

Elle répondit :
– Je veille. Je protège ce lieu !

Le vieil homme hocha la tête.
– Et qui t’a confié cette mission ?

La femme resta silencieuse.
– Personne, affirma-t-elle enfin. Mais si je ne le fais pas, qui le fera ?

L’homme silencieux regarda la mer. Et après un instant suspendu, les yeux brillants, il lui chuchota:
– Il y a une différence entre prendre soin d’un lieu et prendre pouvoir sur lui.

La jeune femme se raidit.
– Je ne prends pas le pouvoir. Je veux seulement que les choses soient respectées !

Alors le vieux lui montra trois cercles dessinés sur le sol.

Dans le premier, il écrivit : ce qui m’appartient.
Dans le deuxième : ce qui m’est confié.
Dans le troisième : ce que je voudrais contrôler parce que cela me rassure.

Puis il lui expliqua :
– Tant que tu ne sais pas dans quel cercle tu te tiens, tu confondras responsabilité et emprise.

La femme regarda les cercles.

Elle vit soudain que beaucoup de ses colères ne venaient pas de la maison.

Elles venaient d’un endroit plus ancien.

De la peur que la famille se défasse.
De la peur que les autres ne respectent pas ce qu’elle aimait.
De la peur de ne plus avoir de place si les choses changeaient.

Elle crut protéger la maison.
Mais elle gardait surtout une ancienne image de la famille.

La vieil homme, s’appuyant sur sa canne se leva.
– Si tu veux vraiment honorer ce lieu, commence par retrouver ta juste place. Tu peux aimer cette maison sans en devenir le maître. Tu peux signaler ce qui est abîmé sans juger ceux qui sont passés avant toi. Tu peux prendre soin sans surveiller. Tu peux appartenir sans posséder.

Alors la femme sortit sur le seuil.

Pour la première fois, elle regarda la maison non comme un territoire à défendre, mais comme un lieu partagé.

Elle comprit que chaque espace avait ses gardiens véritables.

ce qui m'appartient ce que j'aimerai contrôler
maison 5

La maison appartenait aux anciens.
Les souvenirs appartenaient à chacun.
Les décisions appartenaient à ceux qui en portaient la responsabilité.
Et son amour, lui, lui appartenait.

Depuis ce jour, chaque fois qu’elle sentait monter en elle l’envie de reprendre la clé, elle se demandait :

Est-ce à moi ?
Est-ce que cela m’a été confié ?
Ou est-ce ma peur qui veut gouverner ?

Et peu à peu, la maison devint plus vaste.

Non parce que les murs avaient changé.

Mais parce que chacun pouvait enfin y entrer sans être jugé à la porte.

Prendre soin d’un espace, ce n’est pas en devenir le propriétaire.
La juste place commence quand on distingue l’amour, la responsabilité et le contrôle.

Derrière ce conte se cache une question que beaucoup d’entre nous portent sans le savoir : quelle part de ma vie est guidée par l’amour, et quelle part est guidée par la peur ? 

Les constellations familiales ne donnent pas de réponses toutes faites. Elles permettent simplement de voir autrement. De reconnaître les charges que nous avons prises, les rôles que nous avons endossés, les responsabilités qui ne nous ont jamais été confiées. 

Et parfois, dans ce regard nouveau, quelque chose s’apaise. Chacun retrouve sa juste place.